samedi 19 mars 2016

SKHIZEIN

ATTENTION : Spoiler dans les prochains paragraphes (Shutter Island et Fight club).

La schizophrénie. Un nom que tout le monde connaît, mais une maladie cernée par peu de personnes.















Au cinéma, le rôle du fou-schizophrène ne rentre que dans 2 cases bien exigües : celle du fou meurtrier ou celle de la victime incomprise. Prenons Shutter Island, sorti en 2010 où Leonardo Dicaprio incarne un flic envoyé enquêter sur une île-prison, et Fight Club, dans lequel Edward Norton (et Brad Pitt… ou les deux) créé(ent) un club de combat illégal. Deux films où le héros est schizophrène. Deux films où la schizophrénie est réduite… à la double personnalité. Ainsi Edward Norton est aussi Brad Pitt, Dolores Chanal est Rachel Solando, et Andrew Laeddis, Edward Daniels. Gros bordel.

La schizophrénie, ce n’est pas ça.

Ces 2 films sont absolument géniaux, mais il faut avouer qu’ils renvoient une caricature extraordinairement réductrice de la schizophrénie.

Si l’on ouvre un manuel de psychiatrie, on lira que la schizophrénie est une pathologie psychiatrique caractérisée par 3 syndromes distincts. Un syndrome dit positif, qui regroupe essentiellement les hallucinations (surtout auditives) et le délire (qu’il soit mystique, persécutif ou autre). Un syndrome dit négatif car définit par un ralentissement/déficit cognitif, un émoussement affectif, une sensation de fatigue profonde. Et enfin un syndrome dissociatif : une incohérence du discours et du cours de la pensée du patient, et une dissociation entre les idées et les affects –c’est-à-dire entre les idées et les émotions ressenties par la personne.

Mais la schizophrénie, ce n’est pas uniquement cela non plus.

C’est avant tout un ressenti par le patient, une souffrance et un isolement affectif profond. Les patients schizophrènes sont bien trop souvent dépressifs et anxieux. Bien trop tentent de se suicider –plus de la moitié des patients schizophrènes !! Tout cela à cause de la maladie, en partie, mais aussi à cause de leur stigmatisation dans notre société.

N’oublions pas que derrière les mécanismes biologiques, les démonstrations scientifiques, il y a des êtres humains qui souffrent.

On ne connaît pas encore bien les causes de la maladie. Le modèle généralement admis repose sur des interactions entre des facteurs génétiques et des facteurs environnementaux. Ainsi, les neuroscientifiques ont depuis plusieurs décennies découverts un certain nombre de gènes qui augmenteraient le risque d’être malade. Aucun de ces gènes ne cause directement la maladie –insistons lourdement là-dessus. Ils augmentent simplement le risque.

Ces facteurs génétiques sont de surcroit très hétérogènes (c’est-à-dire très variés), à pénétrance incomplète (même en étant présent, ils ne s’expriment pas forcément chez tout le monde), et peuvent se transmettre sur un mode récessif ou dominant.

Une équipe américaine s’est intéressée à ces facteurs génétiques durant les années 90. Elle a étudié le génome de 9 familles de schizophrènes pour déterminer s’il existait des variations génétiques chez les patients schizophrènes et leurs apparentés.

Plus précisément, et c’est là l’originalité de leur démarche, ils n’ont pas cherché de lien entre la maladie et le génome, mais entre un symptôme de la maladie et le génome.

La majorité des études se contentent en effet d’associer une certaine variation génétique à la maladie, mais sans prouver de manière précise l’action de cette variation génétique dans la maladie. Dans l’étude présentée ici au contraire, les chercheurs se sont focalisés sur un symptôme très spécifique, basé sur l’EEG –l’électroencéphalogramme, qui permet d’enregistrer l’activité électrique de notre cerveau-, et ont tenté de trouver la cause génétique de ce symptôme.

Plutôt que de démontrer un simple lien entre un gène et la schizophrénie, ils ont tenté d’expliquer génétiquement une des signatures EEG de la maladie.

Cette signature EEG correspond à une onde positive observée 500ms après la présentation d’un stimulus auditif : la P50. Cette P50 a la particularité d’être différente lorsqu’on écoute un son pour la première fois, ou si le son se répète. Son amplitude décroit avec la répétition du stimulus auditif.

A l’instant où j’écris cet article, il y a une horloge juste à côté qui produit un tic-tac incessant. Je m’en suis bien rendu compte en rentrant dans la pièce, mais suis vite passé à autre chose pour me concentrer sur cet article. Le tic-tac est toujours là, mais je ne l’entends pas. D’une part parce que mon attention n’est plus focalisée dessus, mais aussi parce que mon cerveau sait que ce n’est pas un stimulus pertinent pour moi. En bref, mon cerveau fait le tri entre les stimuli importants et ceux dont il n’a rien à faire.

C’est un principe similaire que représente la P50 : elle représente les processus pré-attentionnels qui s’appliquent à un stimulus sensoriel.

Lorsqu’on fait écouter à un individu normal 2 sons identiques à la suite (des "clics" le plus souvent dans les expériences), l’amplitude de la seconde P50 est au moins 2 fois plus petite que la première. Si l’on fait le ratio des deux, on obtient donc un rapport inférieur à 0,5.

Au contraire, chez un individu schizophrène, l’amplitude de la seconde P50 ne varie pas ou peu vis à vis de la première. Si l’on fait le rapport entre les deux, on trouve une valeur proche de 1.


On approche ici une nouvelle caractéristique de ces patients : leur cerveau a beaucoup de mal à trier les informations qui leur arrivent en permanence.

Le cerveau fait constamment ce tri. Lorsqu’on prend le métro et qu’on lit un bouquin ou qu’on est sur notre portable, nous n’entendons pas nos voisins discuter (enfin, tout dépend des voisins), ni le bruit du train. Nous ne voyons pas la personne assise en face de nous tousser ou se gratter le nez. Parce que notre cerveau fait le tri entre ce qui est pertinent –notre portable, quelqu’un qui tombe- et ce qui ne l’est pas.


Imaginez un instant que ce ne soit pas le cas. Que vous soyez d’un coup réceptif à tous les stimuli de votre environnement, toutes les discussions de la rame, les bruits, les mouvements de chacun des passagers du wagon.

Le cerveau d’une personne schizophrène a bien souvent du mal à faire ce tri, et le malade est submergé par toutes ces informations qui arrivent toutes à sa conscience. Une angoisse terrible !

Les chercheurs américains, grâce au séquençage du génome des différents membres des 9 familles étudiées, ont pu mettre en évidence qu’une partie du chromosome 15 était commune à tous les patients schizophrènes ayant cette anomalie de la P50.

Cette région du chromosome 15 contient notamment le gène codant un récepteur nicotinique répondant au doux nom de récepteur nicotinique α7. Ce gène est particulièrement intéressant car certaines études ont montré qu’il était impliqué dans les processus mettant en jeu la P50.

Ainsi, lorsque les patients schizophrènes sont soumis à une forte dose de nicotine -par exemple lorsqu’ils fument…- les anomalies de la P50 disparaissent…

La proportion de fumeurs chez les personnes schizophrènes est plus élevée que dans le reste de la population.

Les facteurs génétiques comme ceux dont on vient de parler ne suffisent pas à induire la maladie. Pour cela, il faut qu’ils interagissent avec des facteurs environnementaux. Un des facteurs les plus importants est la consommation de cannabis à l’adolescence.

La consommation de cannabis chez un individu génétiquement favorisé augmente fortement le risque de développer une schizophrénie.

Assimilons-nous à un bateau. Comme tous les bateaux, nous avons une quille qui plonge plus ou moins profondément sous l’eau. Cette quille, c’est notre prédisposition génétique à la maladie, plus ou moins importante –plus ou moins profonde- en fonction de nos gènes propres.


Nous naviguons donc tranquillement sur l’océan de nos vies –mais quelle poésie !- en passant de temps à autre au-dessus de récifs. Ces récifs, parfois peu profond, représentent la consommation de cannabis -ou tout autre facteur favorisant.

Ainsi, pour beaucoup de bateaux –je rappelle que nous sommes des bateaux-, dont la quille est peu profonde, cela ne pose aucun problème de passer au-dessus de ces récifs. En revanche, les bateaux qui ont une quille profonde –et donc une forte prédisposition génétique- heurtent les rochers : la maladie apparaît.

C’est l’alliance des ces 2 facteurs, génétique et environnemental, qui induit la maladie.

La schizophrénie concerne tout le monde : elle touche près d’un pourcent de la population en France. Dix pourcent des français sont considérés à risque de développer la maladie –cela fait tout de même 6 millions de personnes !

Pour terminer, je vous invite à regarder ce court métrage que je trouve magnifique et très poétique, réalisé par Jérémy Clapin en 2008, et qui donne son nom à l’article que vous venez de lire :

Skhizein

Un grand merci à Lana de schizo-blog pour la relecture de l'article ! (le lien de son blog est dans les sources) :)


SOURCES :
- Freedman, R., Coon, H., Myles-Worsley, M., Orr-Urtreger, A., Olincy, A., Davis, A., ... & Rosenthal, J. (1997). Linkage of a neurophysiological deficit in schizophrenia to a chromosome 15 locus. Proceedings of the National Academy of Sciences, 94(2), 587-592
- https://blogschizo.wordpress.com/category/ma-schizophrenie-en-bref/

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