samedi 21 octobre 2017

HITLER AVAIT-IL LA MALADIE DE PARKINSON ?


 
Dans la nuit du 13 au 14 octobre 1918, quelque part en Belgique, le 16ème régiment d’infanterie de l’armée allemande subit une attaque au gaz moutarde. L’un de ses soldats, Adolf Hitler, est gravement touché aux yeux et doit être hospitalisé. C’est durant son séjour à l’hôpital qu’il apprit l’abdication de l’Allemagne et la proclamation de la République allemande.
 
Anéanti par cette nouvelle, il s’engage rapidement au sein du NSDAP au sein duquel il deviendra un personnage important. L’échec du putch de 1923, son incarcération au cours de laquelle il rédigera Mein Kampf, puis son ascension au pouvoir en 1933 sont connus de tous.
 
En 1939 éclate la seconde guerre mondiale et rapidement, l’Allemagne nazie étend son influence à l’ensemble de l’Europe ou presque. Le Royaume-Uni de Churchill est alors seul à résister.
 
C’est en mai 1941 que les premiers troubles apparaissent. Les mouvements du dirigeant nazi semblent ralentis. Au cours de l’été, l’un de ses médecins, le docteur Morel, note un discret tremblement de la main gauche…
 
Ces symptômes s’aggravent au cours de l’année 1942 : le tremblement se propage à la jambe gauche et à la tête, et à la fin de l’année, au côté droit du corps. Sa posture se fléchit imperceptiblement.
 
En 1943, le même docteur Morel note une rigidité anormale de la jambe gauche. La posture du führer se voute de plus en plus. L’année suivante, l’attaché de presse de Goebbels rapporte :
 
« Il est devenu un homme vieilli. Il se mobilise avec lenteur et très voûté comme ployé par une lourde charge (…) Ses mains tremblaient, ce qu’il tentait- vainement- de dissimuler en les cachant dans ses poches »
Von Oven, 1944
 
En 1945, quelques mois avant sa mort, le tremblement est majeur, au repos, principalement au niveau du bras gauche. Les mouvements deviennent très difficiles à réaliser, le visage d’Hitler n’exprime peu ou prou d’émotion, et son écriture devient illisible. La marche est extrêmement pathologique, à petit bas, avec une perte du ballant du bras gauche.
 
Hitler souffre d’un syndrome parkinsonien.
 
Il se donna la mort le 29 avril 1945 alors que les troupes soviétiques entrent dans Berlin.
 
Cher lecteur/-trice, je vous propose une enquête diagnostique, sur les traces de la maladie de Parkinson d’Adolf Hitler.
 
Lorsqu’un médecin reçoit un patient dans son cabinet, son raisonnement est la plupart du temps stéréotypé. Dans un premier temps, il pose des questions et recueille les informations que le patient lui transmet. A partir de celles-ci, il établira un certain nombre d’hypothèses diagnostiques. Dès lors commence une véritable enquête. Il s’obstinera à chercher, à l’examen clinique, des preuves qui confortent ou au contraire qui contredisent ses théories, pour permettre de toutes les éliminer sauf une : le diagnostic final.
 
Si l’examen clinique se suffit pas, il prescrira alors prises de sang, radios ou scanner pour apporter les indices manquants. Cela n’est, la plupart du temps, pas nécessaire.
 
Pour y voir plus clair, le médecin va classer les symptômes qu’il va découvrir dans de grandes cases appelées syndromes qui, il est important de le noter, ne correspondent pas à la définition de maladie.
 
Une maladie correspond schématiquement à un ou plusieurs syndromes dont on connait la cause –on appelle alors cette cause l’étiologie de la maladie. Ainsi, une angine correspond à un syndrome inflammatoire (fièvre, anomalies sur la prise de sang…) secondaire à une infection (le plus souvent virale, donc pas d’antibiotiques !) des amygdales.
 
Si nous essayons de voir l’histoire médicale d’Adolf Hitler à travers les yeux d’un médecin, les symptômes qui s’offrent à nous correspondent à un syndrome parkinsonien.
 
En effet, ce dernier regroupe 3 grands symptômes dont le tremblement de repos, la lenteur de ses gestes voire leur absence complète (on parle d’akinésie) et la rigidité des membres.
 
Le tremblement est typiquement de repos, et cède à l’action. Les malades parkinsoniens donnent souvent l’impression d’émietter quelque chose avec leur main lorsque celle-ci est posée sur l’accoudoir d’un fauteuil.

Le tremblement parkinsonien survient au repos, en donnant l'impression que le patient émiette quelques chose.
L’akinésie, quant à elle, a des répercussions importante sur la marche, qui se fait à petit pas, et sur les expressions du visage qui se fige progressivement –on parle d’amimie.
Marche typique d'un patient avec maladie de Parkinson. Elle s'effectue à petits
pas, et nous pouvons bien distinguer la posture voutée caractéristique.
Notez le tremblement des 2 mains.
Le syndrome parkinsonien d’Hitler apparait ici clairement. Mais d’où provient-il ?
 
Car un syndrome parkinsonien n’a pas pour seule origine une maladie de Parkinson ! Nous devons donc continuer à chercher de nouvelles pistes pour en déterminer la cause.
 
L’un des principaux indices évoquant la maladie de Parkinson chez Hitler réside dans l’asymétrie de son tremblement, qui a débuté du côté gauche et qui a toujours été par la suite plus important de ce côté-là. Il a été noté que celui-ci s’accentuait lors de ses discours et en effet, il est connu que le tremblement parkinsonien est majoré lors d’un effort physique ou intellectuel. C’est pour cela qu’à l’hôpital, nous posons parfois de petits problème de calcul mental au patient –pour démasquer ces signes.
 
De plus, un certain nombre de symptômes non-moteurs rentrent dans le cadre de la maladie de Parkinson, certains signes pouvant précéder de 20 ans l’apparition de la maladie. Il s’agit en particulier de la perte de l’odorat et des troubles du comportement lors des phases de sommeil paradoxal. Ce dernier symptôme est particulièrement spectaculaire car le patient se met à vivre ses rêves dans son lit : on peut voir le patient allongé sous sa couette en train de monter une échelle imaginaire, ou fumer une cigarette qui n’existe que dans ses rêves… Il était connu que Hitler souffrait de problème de sommeil mais personne n’en a jamais su quelle en était la nature… Nous ne pouvons donc pas nous appuyer sur cet argument, ni sur la perte d’odorat dont on n’a aucune trace chez le dirigeant nazi.
 
De nos jours, le grand indice évoquant la maladie de Parkinson est aussi la résolution des symptômes lorsque le patient en reçoit le traitement spécifique : la dopamine. Il s’agit ici d’un véritable test thérapeutique : si le patient s’améliore avec le traitement, c’est donc qu’il doit être atteint de la maladie correspondante. Cependant, la dopamine ne fut utilisée pour la première fois qu’en 1967 comme traitement de la maladie de Parkinson, bien après donc la mort d’Hitler.
 
Nous avons donc des arguments pouvant nous faire évoquer ici la maladie de Parkinson. Cependant, nous n’avons pour le moment pas été capable d’écarter les autres hypothèses formulées dans le cerveau du clinicien. Penchons-nous désormais sur ces diagnostics que l’on qualifie de différentiels.
 
L’un de ces diagnostics différentiels est par exemple la maladie de Wilson, d’origine génétique et qui provoque une intoxication au cuivre. En plus du syndrome parkinsonien, cette accumulation de cuivre a un retentissement hépatique important. Aucune affection de la sorte n’est connue chez Adolf Hitler, et il est d’autant plus improbable qu’il en ait souffert que la maladie se déclenche la plupart du temps avant 15 ans de vie.
L'hypothèse de Wilson tombe à l'eau...
Mais s’il faut prendre en compte les diagnostics différentiels de la médecine actuelle, il ne faut pas oublier que notre malade a vécu il y a plus de 70 ans et qu’il existait à l’époque d’autres maladies, aujourd’hui disparues ou très rares, à l’origine d’un syndrome parkinsonien.
 
En particulier, il faut prendre en considération l’hypothèse infectieuse, qui pouvait engendrer à l’époque des troubles neurologiques bien plus souvent qu’ aujourd’hui. Certains auteurs suspectent une encéphalite, c’est-à-dire une infection du tissu cérébral, qui aurait pour origine une rubéole dans son enfance, une séquelle de la première guerre mondiale ou un voyage en Ukraine en 1942. Cependant, aucune donnée ne permet d’affirmer une infection cérébrale dans l’enfance d’Hitler, ni de statuer sur son état neurologique au décours de la première guerre mondiale. Enfin, l’hypothèse d’une contamination en Ukraine ne repose que sur l’hypothèse émise alors par le docteur Morel, qui est comme nous le verrons plus tard, un incompétent notable.
 
Une origine syphilitique a elle aussi été avancée. Hitler aurait contacté cette maladie sexuellement transmissible dans un bordel viennois lors de son séjour au début des années 1920. Cependant, cette théorie est peu probable compte tenu du manque de preuve historique et de l’aversion connue d’Hitler pour la prostitution.
 
Enfin, l’une des grandes causes de nos jours de syndrome parkinsonien (mise à part la maladie de Parkinson) représente… les médicaments eux-mêmes. Il existe certains traitements, en particulier les neuroleptiques, dont les effets indésirables connus sont précisément un syndrome parkinsonien. Cette hypothèse est d’autant plus plausible chez Hitler lorsque l’on sait que son médecin attitré le noya littéralement sous ses traitements expérimentaux, dont la plupart n’avait même pas été testés chez l’animal avant. Il est tout à fait probable qu’une de ces substances ait causé l’apparition d’un syndrome parkinsonien. De plus, on sait que le docteur Morel administra durant plusieurs années de la méthamphétamine à son patient… Qui multiplie par 3 le risque de développer une maladie de Parkinson.
 
Ainsi donc, nous avons à présent réunis un faisceau d’arguments nous permettant de ne retenir que 2 hypothèses diagnostiques expliquant le syndrome parkinsonien de Hitler : une origine médicamenteuse et une maladie de Parkinson. Si le tableau clinique est très évocateur de la maladie de Parkinson, nous ne pouvons pas écarter une origine médicamenteuse au syndrome parkinsonien. Si l'on applique à Hitler les critères diagnostiques d'aujourd'hui, nous ne pouvons pas affirmer qu'il était atteint d'une maladie de Parkinson. En l’absence de données historiques plus poussées sur les substances prescrites par la docteur Morel et sur l’état de santé du dirigeant nazi, il est difficile de trancher !
 
Même encore de nos jours, le diagnostic de la maladie de Parkinson est uniquement clinique sauf dans de rares cas de symptômes atypiques. Pas de scanner ou d’IRM pour affirmer la maladie : la simple analyse des signes cliniques par le médecin suffi !
 
Cela nous montre bien la puissance d’un bon examen clinique, qui le plus souvent rend caduque la prescription d’examens complémentaires. Ainsi, si un médecin ne prescrit pas le scanner que son patient lui réclame fébrilement, ce n’est pas par pur esprit de contradiction mais uniquement parce que son examen clinique rend ce scanner inutile. Le plus souvent, un bon clinicien est un bon ami de la Sécurité Sociale !
 

   

 

SOURCES :
- Gupta R, Kim C, Agarwal N, Lieber B, Monaco III EA, Understanding the Influence of Parkinson’s Disease on Adolf Hitler’s Decision-Making during World War II, World Neurosurgery (2015), doi: 10.1016/j.wneu.2015.06.014.
- http://www.atlantico.fr/decryptage/hitler-ronge-maladie-jean-lopez-2044185.html/page/0/1

samedi 23 septembre 2017

LE CERVEAU D'UN PEDOPHILE


Le 20 octobre 1996, à Bruxelles. Des centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants se regroupent, se recueillent et marchent en silence. Pour protester, pour ne pas oublier.
Quelques mois plus tôt, 2 jeunes adolescentes, Laeticia Delhez et Sabine Dardennes sont retrouvées au fond d’un cachot minuscule dissimulé dans une maison de Marcinelle, en Belgique. Cette maison appartient à Marc Dutroux.
Emprisonné, évadé puis jugé en 2004, il sera condamné à la réclusion criminelle à perpétuité pour l’enlèvement, la séquestration, le viol et l’assassinat de Julie Lejeune, Melissa Russo, An Marchal et Eefje Lambrecks, ainsi que l’enlèvement, la séquestration et le viol de Sabine Dardennes et Laeticia Delhez. Julie et Mélissa avaient 8 ans. An et Eefje avaient 17 et 19 ans. Sabine et Laeticia, 12 et 14 ans.
Cet homme a commis l’horreur la plus absolue. C’était il y a plus de 20 ans, et pourtant j’en tremble encore à l’heure de me plonger dans cette histoire sordide et d’écrire ces lignes.
Bien que les psychiatres qui auditionnent le criminel ne le diagnostiquent pas comme pédophile en tant que tel (mais comme un « pervers sadique non focalisé sur la jeunesse de ses victimes » et un « psychopathe »), cet homme est associé dans l’esprit collectif comme l’incarnation de l’horreur de la pédophilie.
Comment ne pas ressentir de la haine et du dégout pour cet homme ?
Surtout, comment le voir pour ce qu’il est vraiment : non pas un monstre, mais un malade psychiatrique ? Un malade qui, comme tous les autres, a le droit d’être suivi par des médecins, et de recevoir le meilleur traitement en accord avec les données de la science ?
Marc Dutroux n’aurait de toute façon jamais pu être condamné pour pédophile, car ce terme n’est pas juridique, mais uniquement médical. Cette distinction est très importante. C’est un psychiatre qui diagnostique la maladie, et non pas le magistrat qui pose un jugement. La pédophilie est une pathologie psychiatrique, dont les conséquences seules qu’elle peut avoir sont des crimes ou des délits.
La pédophilie est considérée par le DSM-V, le livre de référence actuel pour les psychiatres, comme une paraphilie, une perversion sexuelle. Elle y est définie par la présence de fantasmes sur des enfants ayant entraîné ou non un passage à l’acte. C’est cette dernière notion qu’il est important de comprendre : la justice condamne le passage à l’acte, mais ne peut juger le fantasme qui appartient à la sphère privée d’un individu. La pathologie pédophile, elle, comprend à la fois les fantasmes, l’attirance sexuelle vers des mineurs et les agressions qu’ils peuvent avoir comme conséquence.

« La perversion de l’instinct sexuel ne doit pas être confondue avec la perversité des actes sexuels…Pour distinguer entre maladie (perversion) et vice (perversité), il faut remonter à l’examen complet de l’individu et du mobile de ses actes pervers. »

Richard von Krafft-Ebing (1840-1902)

Psychopathia sexualis

De plus, toutes les agressions sexuelles sur mineurs ne sont pas perpétrées par des pédophiles : nous ne pouvons parler de pédophilie si l’agression sexuelle n’est pas en rapport avec une attirance sexuelle envers les enfants. La pédophilie caractérise l’individu et non l’acte qu’il commet. La plupart du temps, ces agresseurs non pédophiles ont une personnalité antisociale - c’est-à-dire qu’ils ne sont pas ou peu capables de comprendre les obligations sociales et les émotions de leurs pairs.
La pédophilie est donc une pathologie psychiatrique qui s’étend souvent bien en amont des terribles actes qu’elle peut engendrer. Cela pose la question de la responsabilité de l’accusé et de sa part de libre arbitre -je n’exprime ici aucun avis. Si les actes sont évidemment condamnables, la maladie appelle à être traitée, et pour cela, comprise.
A l’instar des autres pathologies psychiatriques, des chercheurs en neurosciences et en psychologie tentent de comprendre les mécanismes neurologiques et psychologiques de la pédophilie.
La pédophilie n’est pas une pathologie indépendante, et souvent les individus pédophiles ont un lourd passé psychiatrique derrière eux. Les deux tiers souffrent de dépression ou d’anxiété, 60% ont des troubles de la personnalité -comme la personnalité dite « borderline » ou antisociale- et la même proportion souffre d’addiction, le plus souvent à l’alcool.
L’anxiété des patients pédophiles à l’examen clinique se retrouve dans certaines études d’imagerie fonctionnelle –qui permet au chercheur de savoir comment le cerveau s’active lors d’une tâche donnée. Lorsque l’on fait voir à des personnes pédophiles des images d’enfants, certains chercheurs ont pu observer une activation de leur amygdale, une structure cérébrale qui est notamment impliquée dans le sentiment de peur. Cette activation de l’amygdale n’est pas retrouvée lorsque l’on présente à ces mêmes personnes des images d’adultes. S’agit-il d’un sentiment de peur en réponse à l’excitation sexuelle ressentie devant la photo de l’enfant ? C’est l’interprétation avancée par les chercheurs mais les études ne permettent pas de conclure avec certitude sur ce point.
 
L'amygdale (amygdala en anglais) est une structure profonde du cerveau,
située au niveau du lobe temporal, qui est notablement impliquée dans le
sentiment de peur.
Alors que les agresseurs d’enfants non pédophiles montrent une faiblesse globale des fonctions exécutives -qui regroupent par exemple l’élaboration des comportements, leur gestion, la mémoire de travail…-, les agresseurs pédophiles ont tendance à avoir des déficits plus spécifiques. Ils semblent avoir de gros déficits dans l’inhibition comportementale et le traitement des informations : ils ont plus de difficultés que les individus normaux à freiner leurs comportements compulsifs, et sont donc plus impulsifs. De plus, de nombreuses études ont montré que les personnes pédophiles ont un QI en dessous de la moyenne. Chose plus surprenante, plus la victime est jeune, plus de QI de l’agresseur est bas.
Il faut prendre ces résultats, comme ceux qui seront présentés ensuite, avec énormément de précaution. Il est en effet, vous l’imaginez bien, très difficile pour les chercheurs d’étudier des individus pédophiles, et bien souvent le recrutement des sujets n’est pas optimal : on sélectionne des agresseurs, mais sans toujours distinguer ceux qui sont pédophiles et ceux qui ne le sont pas, et encore plus, tous les individus inclus dans ces études sont incarcérés. Quel est l’impact du stress carcéral sur les capacités psychologiques des individus ? Il y a de fortes raisons de penser qu’il s’agit là d’un énorme biais.
Malgré cela, ces études nous permettent d’avoir une idée du profil psychologique et psychiatrique des personnes pédophiles.
Il existe aujourd’hui 3 grandes théories neurobiologiques pour expliquer la pathologie pédophile. La première stipule une dysfonction du lobe frontal, une région du cerveau qui est notamment très impliquée dans l’inhibition et le contrôle de notre comportement, en particulier sexuel. Cette théorie est appuyée par des études qui montrent qu’en effet, certaines régions corticales du lobe frontal sont plus fines chez les individus pédophiles.
 
Lobe frontal (en rouge).



De plus, en 2003, 2 chercheurs rapportèrent l’histoire stupéfiante d’un homme souffrant d’une tumeur cérébrale, en regard du lobe frontal et qui le comprime. Avant sa maladie, il s’agissait d’un père tout à fait normal. Mais au fur et à mesure que la tumeur grandit, et comprime ainsi de plus en plus son lobe frontal, l’homme commença à consommer des vidéos pédopornographiques, et même à faire des avances à ses filles… Décision fut finalement prise de l’opérer, et dès le réveil, tous les symptômes avaient disparus ! Malheureusement pour lui, il fut rapidement victime d’une récidive et son comportement pédophile réapparu… Avant qu’il ne disparaisse à nouveau à la suite d’une seconde opération, montrant une relation de causalité forte entre une dysfonction du lobe frontal et la pédophilie !
Cependant, c’est à ma connaissance le seul cas de comportement pédophile lié à une lésion du lobe frontal, et fort heureusement les tumeurs du lobe frontal n’engendrent que rarement ce type de comportement.
La seconde théorie s’appuie sur une dysfonction du lobe temporal. On retrouve en effet chez certains patients ayant une lésion de cette région cérébrale un état d’hypersexualité qui se rapproche de ce qu’on peut observer chez les pédophiles. Cependant, dans ce cas, l’hypersexualité n’est pas uniquement dirigée vers des enfants.
 

Lobe temporal (en rouge).
Ces 2 premières théories ne s’excluent pas mutuellement : alors qu’un mauvais fonctionnement du lobe temporal pourrait entraîner la genèse des fantasmes pédophiles (par « découplage » de la sexualité), une dysfonction du lobe frontal pourrait faciliter le passage à l’acte –l’agression sexuelle.
La troisième théorie est plus axée sur le développement cérébral et en particulier sur l’action de la testostérone, l’hormone sexuelle masculine, sur le façonnement des réseaux neuronaux. On sait que cette hormone sexuelle a des effets importants sur le cerveau, à l’origine des différences –subtiles- que l’on peut observer entre les cerveaux masculins et féminins. Des récepteurs de la testostérone sont présents au niveau des lobes frontaux et temporaux, et nous savons aussi que l’hormone agit principalement sur le cerveau pendant la vie utérine, durant les 2 premiers mois de vie et à l’adolescence. Or, la programmation des comportements dans le cerveau se fait durant les premiers mois de vie et l’apparition de la pathologie pédophile se déroule très souvent durant l’adolescence… Il est donc très tentant d’y voir une relation de cause à effet !
Malheureusement, aucune étude ne vient appuyer cette théorie. Nous ne pouvons observer que des coïncidences, au mieux des corrélations. Mais la science ne se bâtit pas sur des coïncidences, et corrélation n’est pas causalité !
L’avancée de ces recherches sur ce sujet tabou dans notre société est absolument capitale pour comprendre la pédophilie et pouvoir ensuite la traiter. Cette avancée n’est pas un déni de responsabilité de ces criminels malades. La science cherche à comprendre, la médecine à soigner, et la justice à punir. Même s’il existe des interactions fortes entre elles, il s’agit là de 3 domaines très différents.
La science doit rester impartiale et il serait dommageable d’enterrer ce champs de recherche ou de la condamner par l’opinion publique, d’autant plus que c’est sur ces travaux que se fondent les espoirs d’une meilleure compréhension, et donc d’une meilleure prise en charge de ces malades.
Et c’est par une meilleure prise en charge des personnes pédophiles, si possible en amont de leur passage à l’acte, qu’il sera possible de prévenir les agressions et les récidives… et ainsi d’en protéger les victimes.



  
 

SOURCES :
-          Tenbergen, G., Wittfoth, M., Frieling, H., Ponseti, J., Walter, M., Walter, H., ... & Kruger, T. H. (2015). The neurobiology and psychology of pedophilia: recent advances and challenges. Frontiers in human neuroscience, 9.
-          La pédophilie, médicalisation d’une perversion ou perversion d’une souffrance? Mathieu LACAMBRE Psychiatre Hospitalier –CHRU Montpellier CRIAVS-LR RAVS-LR / DSP US VLM
-          PÉDOPHILIE  - D'UN DSM À L'AUTRE - DU PATHOLOGIQUE TOTAL  AU TROUBLE PÉDOPHILIE                        RÉFORME VERS UN MOUVEMENT DE DÉ-PSYCHIATRISATION ? Thiery Favre

mardi 1 août 2017

NOUVELLE PAGE FACEBOOK !


Cher lectrice/lecteur,
 
C'est avec horreur que j'ai récemment découvert que la page du blog avait été bloquée par Facebook !
 
Je vous invite donc à liker la nouvelle page ! Nouveau design, et normalement conforme aux règles d'utilisation Facebook... :p

  

A très vite ! Retour des articles à la mi-septembre !

Prenez soin de vos neurones d'ici là,

Pierre

samedi 17 juin 2017

DANS LA TETE DE CEDRIC VILLANI (avant qu'il soit député)


En 1896, dans les environs de Brunswick, une classe d’école s’affaire. Leur professeur vient de leur poser un problème particulièrement fastidieux et compliqué pour leur jeune âge : calculer la somme de tous les entiers naturels de 1 à 100.
Sûrement espérait-il avoir la paix un bout bon de temps grâce à cela !
Mais c’était sans compter sur le génie d’un de ses élèves, Carl Friedrich Gauss, âgé alors d’à peine 10 ans. Issu d’une famille pauvre des environs, il ne lui fallut que quelques secondes pour résoudre le problème. Son astuce ? Additionner par paire les termes extrêmes de la série : 1 + 100, 2 + 99 etc… Dont le résultat est toujours 101. Ainsi, multiplier 101 par 100 aboutit à additionner 2 fois la série demandée, et donc nécessite de diviser par 2 le résultat. On obtient bien à la fin, 5050.

Carl Friedrich Gauss (1777-1855)
 
Repéré pour son talent, il put recevoir une bourse pour continuer ses études à l’université et il devint l’un des plus grands mathématiciens de tous les temps. Entre autres, c’est lui (avec un de ses collègues, Legendre) qui énonça la règle des moindres carrés, qui est utilisée tous les jours dans les laboratoires scientifiques pour obtenir ce genre de belles courbes.
 

 

Il existe comme cela des personnes qui possède un sens inné pour les mathématiques. Loin d’être des calculateurs prodiges, leurs capacités de raisonnement sont uniques.
Au début du 19ème siècle, un pseudo-scientifique nommé Gall fonda une nouvelle discipline, la phrénologie, à travers laquelle il semblait être capable d’étudier les capacités cognitives de n’importe qui. Selon Gall, ces capacités cognitives sont réparties au niveau de la surface du cerveau, qui est plus ou moins volumineuse en fonction des aptitudes du sujet. L’excroissance cérébrale repousserait le crâne qui lui fait face, et il serait donc possible de déterminer les aptitudes cognitives d’un sujet en étudiant la forme de son crâne.

La phrénologie prétend pouvoir prédire les caractères et aptitudes
intellectuelles de chacun en analysant la forme de leur crâne.
 
Cette théorie ne repose bien évidemment sur aucun fondement scientifique. Mais elle introduisit dans le champ de la Science une donnée nouvelle et absolument essentielle : le cerveau est régionalisé en aires corticales, chacune spécialisée dans le traitement d’une information particulière.
Selon Gall, il existait donc une « bosse des maths » sur le crâne des individus particulièrement doués dans cette matière. Bien sûr, il n’y a pas plus de vérité scientifique dans cette affirmation que dans le reste de cette discipline fumeuse.
Cependant, nous pouvons nous demander d’où vient cette prodigieuse faculté pour les mathématiques, poussée à l’excellence chez les grands mathématiciens. Deux grandes théories s’opposent au sein de la communauté scientifique.
D’une part, certains scientifiques avancent que les capacités en mathématiques sont le prolongement de nos facultés linguistiques –plus précisément, elles en sont une abstraction. Et en effet, l’ensemble des opérations mathématiques sont caractérisées par une description propre –une somme, une division, une intégrale… Chaque équation mathématique peut être explicitée par une phrase.
De plus, on peut supposer que les capacités grammaticales et mathématiques reposent sur les mêmes processus cognitifs, car elles possèdent des propriétés proches. Il existe par exemple une grande similitude entre la structure syntaxique d’une phrase (« L’homme qui balade son chien qui est un labrador qui est une espèce très affectueuse ») et d’une expression mathématique (4x[2-6]x[2+3]).
Cependant, les mathématiciens eux-mêmes ne se reconnaissent pas dans ce mode de pensées. Albert Einstein disait d’ailleurs :
 
 
« Words and language, whether written or spoken, do not seem to play any part in my thought processes. »
 
 
 
D’autres scientifiques ont donc présupposé une théorie inverse, basant les aptitudes mathématiques sur une spécialisation de réseaux phylogénétiquement anciens –c’est-à-dire formés tôt dans le processus évolutif, et donc partagé entre humains et plusieurs autres espèces d’animaux. Nos aptitudes mathématiques reposeraient donc sur des idées intuitives d’espace, de dénombrement et de temps, sans lien avec le langage.
Nous possédons en effet des capacités intuitives de dénombrement, qui nous rendent capables de savoir combien de bonbons viennent de tomber par terre sans avoir besoin de les compter –pourvu qu’ils soient moins d’une dizaine.

 
Mais comment être sûr que le langage n’intervient pas (ou peu) dans nos raisonnements mathématiques ?
Encore une fois, les chercheurs ont tout à apprendre de leurs patients !
En 2005, le cas de 2 patients fut rapporté à ce propos. Ces deux hommes avaient été victimes d’un AVC quelques années plus tôt, détruisant une grande partie de leur hémisphère gauche. Ces lésions les avaient rendu aphasiques : ils étaient incapables (ou en tout cas très déficients) de langage. Ils étaient incapables de nommer une image qu’on leur présentait, ne pouvaient comprendre de longues phrases et avaient de gros déficits en grammaire.
Et pourtant, ils étaient tout à fait capables de résoudre des équations mathématiques relativement complexes.
De la même manière, ces patients ne pouvaient pas formuler ou reconnaître des structures causales dans une phrase (« … donc… »), alors que cela ne leur posait aucun problème dans un contexte mathématique.
Encore plus incroyable, ces patients étaient capables de manipuler les chiffres arabes, alors qu’ils étaient totalement incapables de lire le mot correspondant à ce même chiffre !
Il apparaît donc, en tout cas chez ces patients, que les aptitudes mathématiques sont totalement dissociées du langage. En bref, les parenthèses ne sont pas interprétées de la même façon par notre cerveau selon si elles sont placées dans une phrase ou dans une équation.
Cela ne veut pas nécessairement dire que le traitement syntaxique des phrases et des équations n’engage pas les mêmes processus cognitifs –qui seraient communs aux deux. Mais cela tend à dire que le traitement syntaxique d’une équation ne doit pas nécessairement passer par une analyse langagière.
Mais cette dichotomie entre mathématiques et langage n’est-elle pas un peu trop simpliste ? En particulier, existe-t-elle à tous les niveaux (du collégien à la médaille Fields) et pour tous les domaines des mathématiques ?
C’est pour répondre à ces questions que Stanislas Dehaene et son équipe étudièrent les cerveaux de personnes lambda et d’experts en mathématiques, appelés à résoudre différents problèmes.
Pour cela, il ordonna à ces personnes de résoudre les problèmes mathématiques qui leur étaient proposés… dans une IRM fonctionnelle –une machine d’imagerie permettant de détecter les activations cérébrales.
Sans grande surprise, les experts eurent de bien meilleurs résultats à ces énigmes que les personnes lambda. Et lorsque les questions portaient sur la culture générale, il n’existait pas de différence entre les 2 groupes. En revanche, les différences d’activation cérébrale entre eux sont surprenantes.
Lorsqu’un problème mathématique  est posé aux les mathématiciens, leur cerveau s’active au niveau de leurs lobes temporaux, pariétaux et pré-frontaux. Ce n’est pas surprenant car ces régions sont traditionnellement impliquées dans les raisonnements abstraits. De plus, les mêmes activations sont observées que les problèmes soit de l’algèbre, de la géométrie ou de la logique.
 

 

Au contraire, lorsque le problème posé est une question de culture générale, les zones impliquées dans le raisonnement mathématique s’éteignent alors que celles associées au langage (comme les aires de Wernicke et de Broca) s’activent.

 

On retrouve chez les mathématiciens la dissociation entre le langage et les mathématiques –toutes les mathématiques.
Par contre, chez les personnes lambda, les activations cérébrales sont différentes. Point d’activation des cortex temporaux et pariétaux devant un problème mathématique chez eux, alors que les aires du langage s’activent bien devant une question de culture générale.
Leur cerveau ne reconnaît pas le problème mathématique, ou ne sait pas le traiter. C’est l’explication avancée par les chercheurs : le problème mathématique est considéré comme un charabia incompréhensible par les non-initiés !
Les régions cérébrales impliquées dans le traitement du langage et dans la résolution de problèmes mathématiques semblent donc différentes.
Les mathématiques ne seraient donc pas liées au langage, et ne sont apparemment pas le prolongement de nos capacités linguistiques.
Cela pose une question cruciale pour l’enseignement de mathématiques dès le plus jeune âge. Souvenez-vous de votre apprentissage des tables de multiplication : il s’agit le plus souvent d’un apprentissage par cœur bête et méchant. Autrement dit, un apprentissage qui ne repose pas sur les fondements de nos capacités mathématiques : notre sens intuitif du nombre, de l’espace et du temps.
 


  
 
 

SOURCES :
- Amalric, M., & Dehaene, S. (2016). Origins of the brain networks for advanced mathematics in expert mathematicians. Proceedings of the National Academy of Sciences, 113(18), 4909-4917.
- Varley, R. A., Klessinger, N. J., Romanowski, C. A., & Siegal, M. (2005). Agrammatic but numerate. Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America, 102(9), 3519-324.
- Compte rendu du livre: LA BOSSE DES MATHS par Stanislas Dehaene (Odile Jacob, 1997). Giuseppe Longo, ENS Paris