samedi 23 septembre 2017

LE CERVEAU D'UN PEDOPHILE


Le 20 octobre 1996, à Bruxelles. Des centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants se regroupent, se recueillent et marchent en silence. Pour protester, pour ne pas oublier.
Quelques mois plus tôt, 2 jeunes adolescentes, Laeticia Delhez et Sabine Dardennes sont retrouvées au fond d’un cachot minuscule dissimulé dans une maison de Marcinelle, en Belgique. Cette maison appartient à Marc Dutroux.
Emprisonné, évadé puis jugé en 2004, il sera condamné à la réclusion criminelle à perpétuité pour l’enlèvement, la séquestration, le viol et l’assassinat de Julie Lejeune, Melissa Russo, An Marchal et Eefje Lambrecks, ainsi que l’enlèvement, la séquestration et le viol de Sabine Dardennes et Laeticia Delhez. Julie et Mélissa avaient 8 ans. An et Eefje avaient 17 et 19 ans. Sabine et Laeticia, 12 et 14 ans.
Cet homme a commis l’horreur la plus absolue. C’était il y a plus de 20 ans, et pourtant j’en tremble encore à l’heure de me plonger dans cette histoire sordide et d’écrire ces lignes.
Bien que les psychiatres qui auditionnent le criminel ne le diagnostiquent pas comme pédophile en tant que tel (mais comme un « pervers sadique non focalisé sur la jeunesse de ses victimes » et un « psychopathe »), cet homme est associé dans l’esprit collectif comme l’incarnation de l’horreur de la pédophilie.
Comment ne pas ressentir de la haine et du dégout pour cet homme ?
Surtout, comment le voir pour ce qu’il est vraiment : non pas un monstre, mais un malade psychiatrique ? Un malade qui, comme tous les autres, a le droit d’être suivi par des médecins, et de recevoir le meilleur traitement en accord avec les données de la science ?
Marc Dutroux n’aurait de toute façon jamais pu être condamné pour pédophile, car ce terme n’est pas juridique, mais uniquement médical. Cette distinction est très importante. C’est un psychiatre qui diagnostique la maladie, et non pas le magistrat qui pose un jugement. La pédophilie est une pathologie psychiatrique, dont les conséquences seules qu’elle peut avoir sont des crimes ou des délits.
La pédophilie est considérée par le DSM-V, le livre de référence actuel pour les psychiatres, comme une paraphilie, une perversion sexuelle. Elle y est définie par la présence de fantasmes sur des enfants ayant entraîné ou non un passage à l’acte. C’est cette dernière notion qu’il est important de comprendre : la justice condamne le passage à l’acte, mais ne peut juger le fantasme qui appartient à la sphère privée d’un individu. La pathologie pédophile, elle, comprend à la fois les fantasmes, l’attirance sexuelle vers des mineurs et les agressions qu’ils peuvent avoir comme conséquence.

« La perversion de l’instinct sexuel ne doit pas être confondue avec la perversité des actes sexuels…Pour distinguer entre maladie (perversion) et vice (perversité), il faut remonter à l’examen complet de l’individu et du mobile de ses actes pervers. »

Richard von Krafft-Ebing (1840-1902)

Psychopathia sexualis

De plus, toutes les agressions sexuelles sur mineurs ne sont pas perpétrées par des pédophiles : nous ne pouvons parler de pédophilie si l’agression sexuelle n’est pas en rapport avec une attirance sexuelle envers les enfants. La pédophilie caractérise l’individu et non l’acte qu’il commet. La plupart du temps, ces agresseurs non pédophiles ont une personnalité antisociale - c’est-à-dire qu’ils ne sont pas ou peu capables de comprendre les obligations sociales et les émotions de leurs pairs.
La pédophilie est donc une pathologie psychiatrique qui s’étend souvent bien en amont des terribles actes qu’elle peut engendrer. Cela pose la question de la responsabilité de l’accusé et de sa part de libre arbitre -je n’exprime ici aucun avis. Si les actes sont évidemment condamnables, la maladie appelle à être traitée, et pour cela, comprise.
A l’instar des autres pathologies psychiatriques, des chercheurs en neurosciences et en psychologie tentent de comprendre les mécanismes neurologiques et psychologiques de la pédophilie.
La pédophilie n’est pas une pathologie indépendante, et souvent les individus pédophiles ont un lourd passé psychiatrique derrière eux. Les deux tiers souffrent de dépression ou d’anxiété, 60% ont des troubles de la personnalité -comme la personnalité dite « borderline » ou antisociale- et la même proportion souffre d’addiction, le plus souvent à l’alcool.
L’anxiété des patients pédophiles à l’examen clinique se retrouve dans certaines études d’imagerie fonctionnelle –qui permet au chercheur de savoir comment le cerveau s’active lors d’une tâche donnée. Lorsque l’on fait voir à des personnes pédophiles des images d’enfants, certains chercheurs ont pu observer une activation de leur amygdale, une structure cérébrale qui est notamment impliquée dans le sentiment de peur. Cette activation de l’amygdale n’est pas retrouvée lorsque l’on présente à ces mêmes personnes des images d’adultes. S’agit-il d’un sentiment de peur en réponse à l’excitation sexuelle ressentie devant la photo de l’enfant ? C’est l’interprétation avancée par les chercheurs mais les études ne permettent pas de conclure avec certitude sur ce point.
 
L'amygdale (amygdala en anglais) est une structure profonde du cerveau,
située au niveau du lobe temporal, qui est notablement impliquée dans le
sentiment de peur.
Alors que les agresseurs d’enfants non pédophiles montrent une faiblesse globale des fonctions exécutives -qui regroupent par exemple l’élaboration des comportements, leur gestion, la mémoire de travail…-, les agresseurs pédophiles ont tendance à avoir des déficits plus spécifiques. Ils semblent avoir de gros déficits dans l’inhibition comportementale et le traitement des informations : ils ont plus de difficultés que les individus normaux à freiner leurs comportements compulsifs, et sont donc plus impulsifs. De plus, de nombreuses études ont montré que les personnes pédophiles ont un QI en dessous de la moyenne. Chose plus surprenante, plus la victime est jeune, plus de QI de l’agresseur est bas.
Il faut prendre ces résultats, comme ceux qui seront présentés ensuite, avec énormément de précaution. Il est en effet, vous l’imaginez bien, très difficile pour les chercheurs d’étudier des individus pédophiles, et bien souvent le recrutement des sujets n’est pas optimal : on sélectionne des agresseurs, mais sans toujours distinguer ceux qui sont pédophiles et ceux qui ne le sont pas, et encore plus, tous les individus inclus dans ces études sont incarcérés. Quel est l’impact du stress carcéral sur les capacités psychologiques des individus ? Il y a de fortes raisons de penser qu’il s’agit là d’un énorme biais.
Malgré cela, ces études nous permettent d’avoir une idée du profil psychologique et psychiatrique des personnes pédophiles.
Il existe aujourd’hui 3 grandes théories neurobiologiques pour expliquer la pathologie pédophile. La première stipule une dysfonction du lobe frontal, une région du cerveau qui est notamment très impliquée dans l’inhibition et le contrôle de notre comportement, en particulier sexuel. Cette théorie est appuyée par des études qui montrent qu’en effet, certaines régions corticales du lobe frontal sont plus fines chez les individus pédophiles.
 
Lobe frontal (en rouge).



De plus, en 2003, 2 chercheurs rapportèrent l’histoire stupéfiante d’un homme souffrant d’une tumeur cérébrale, en regard du lobe frontal et qui le comprime. Avant sa maladie, il s’agissait d’un père tout à fait normal. Mais au fur et à mesure que la tumeur grandit, et comprime ainsi de plus en plus son lobe frontal, l’homme commença à consommer des vidéos pédopornographiques, et même à faire des avances à ses filles… Décision fut finalement prise de l’opérer, et dès le réveil, tous les symptômes avaient disparus ! Malheureusement pour lui, il fut rapidement victime d’une récidive et son comportement pédophile réapparu… Avant qu’il ne disparaisse à nouveau à la suite d’une seconde opération, montrant une relation de causalité forte entre une dysfonction du lobe frontal et la pédophilie !
Cependant, c’est à ma connaissance le seul cas de comportement pédophile lié à une lésion du lobe frontal, et fort heureusement les tumeurs du lobe frontal n’engendrent que rarement ce type de comportement.
La seconde théorie s’appuie sur une dysfonction du lobe temporal. On retrouve en effet chez certains patients ayant une lésion de cette région cérébrale un état d’hypersexualité qui se rapproche de ce qu’on peut observer chez les pédophiles. Cependant, dans ce cas, l’hypersexualité n’est pas uniquement dirigée vers des enfants.
 

Lobe temporal (en rouge).
Ces 2 premières théories ne s’excluent pas mutuellement : alors qu’un mauvais fonctionnement du lobe temporal pourrait entraîner la genèse des fantasmes pédophiles (par « découplage » de la sexualité), une dysfonction du lobe frontal pourrait faciliter le passage à l’acte –l’agression sexuelle.
La troisième théorie est plus axée sur le développement cérébral et en particulier sur l’action de la testostérone, l’hormone sexuelle masculine, sur le façonnement des réseaux neuronaux. On sait que cette hormone sexuelle a des effets importants sur le cerveau, à l’origine des différences –subtiles- que l’on peut observer entre les cerveaux masculins et féminins. Des récepteurs de la testostérone sont présents au niveau des lobes frontaux et temporaux, et nous savons aussi que l’hormone agit principalement sur le cerveau pendant la vie utérine, durant les 2 premiers mois de vie et à l’adolescence. Or, la programmation des comportements dans le cerveau se fait durant les premiers mois de vie et l’apparition de la pathologie pédophile se déroule très souvent durant l’adolescence… Il est donc très tentant d’y voir une relation de cause à effet !
Malheureusement, aucune étude ne vient appuyer cette théorie. Nous ne pouvons observer que des coïncidences, au mieux des corrélations. Mais la science ne se bâtit pas sur des coïncidences, et corrélation n’est pas causalité !
L’avancée de ces recherches sur ce sujet tabou dans notre société est absolument capitale pour comprendre la pédophilie et pouvoir ensuite la traiter. Cette avancée n’est pas un déni de responsabilité de ces criminels malades. La science cherche à comprendre, la médecine à soigner, et la justice à punir. Même s’il existe des interactions fortes entre elles, il s’agit là de 3 domaines très différents.
La science doit rester impartiale et il serait dommageable d’enterrer ce champs de recherche ou de la condamner par l’opinion publique, d’autant plus que c’est sur ces travaux que se fondent les espoirs d’une meilleure compréhension, et donc d’une meilleure prise en charge de ces malades.
Et c’est par une meilleure prise en charge des personnes pédophiles, si possible en amont de leur passage à l’acte, qu’il sera possible de prévenir les agressions et les récidives… et ainsi d’en protéger les victimes.



  
 

SOURCES :
-          Tenbergen, G., Wittfoth, M., Frieling, H., Ponseti, J., Walter, M., Walter, H., ... & Kruger, T. H. (2015). The neurobiology and psychology of pedophilia: recent advances and challenges. Frontiers in human neuroscience, 9.
-          La pédophilie, médicalisation d’une perversion ou perversion d’une souffrance? Mathieu LACAMBRE Psychiatre Hospitalier –CHRU Montpellier CRIAVS-LR RAVS-LR / DSP US VLM
-          PÉDOPHILIE  - D'UN DSM À L'AUTRE - DU PATHOLOGIQUE TOTAL  AU TROUBLE PÉDOPHILIE                        RÉFORME VERS UN MOUVEMENT DE DÉ-PSYCHIATRISATION ? Thiery Favre