samedi 31 mars 2018

QUI A PEUR DE VIRGINIA WOOLF ?


 
« Who’s afraid of Virginia Woolf » est l’un des grands chefs d’œuvres du 7ème art. Produit en 1966 à partir de la pièce de théâtre éponyme, le film remporta pas moins de 5 Oscars dont celui de la meilleure actrice pour Elisabeth Taylor, qui interprète le rôle principal.
Le film nous plonge dans la crise sentimentale traversée par Martha et George, qui s’aiment autant qu’il se détestent. Le temps d’une nuit et de l’arrivée inopinée d’un couple de nouveaux-venus, nous voilà transporté dans les profondeurs de l’âme humaine et des relations amoureuses destructrices. La tension psychologique est présente jusqu’à la dernière minute du film.
Le film qui justement se clôture par George qui entonne « Who’s afraid of Virginia Woolf », sur l’air bien connu des 3 petits cochons (« Qui a peur du grand méchant loup »).
 

Une histoire tragique

Adeline Virginia Stephen nait le 22 janvier 1882 à Londres. Elle grandit au sein d’une large famille recomposée, ses parents étant chacun veufs et ayant déjà eu des enfants de leur premier mariage.
Dire que la petite Virginia eu une vie difficile est un euphémisme. En 1895, elle perd sa mère, qui meure de l’influenza. Virginia, dont on peut connaître avec détails ses pensées par le biais du journal intime que l’on peut encore lire aujourd’hui, fut victime à ce moment-là de son premier épisode maniaco-dépressif. Elle alterne alors les phases de grande excitation au cours desquelles elle est très irritable, et les phases d’intense et profonde tristesse.
Le jour de la mort de sa mère, alors qu’elle est conviée pour voir le corps, Virginia écrivit :
"I remember very clearly how even as I was taken to the bedside I noticed that one nurse was sobbing, and a desire to laugh came over me, and I said to myself as I have often done at moments of crisis since, “I feel nothing whatever”. Then I stooped and kissed my mother’s face. It was still warm."
A Sketch of the Past
 
Deux ans plus tard, c’est sa demi-sœur qui décède d’une péritonite. Le père de Virginia, Leslie Stephen, s’inquiète de voir sa fille à nouveau plonger dans un état de grande nervosité et d’anxiété. De plus, Virginia est victime, pendant plusieurs années dans son enfance, d’abus sexuels répétés de la part de ses demi-frères.
Virginia Woolf, 1902
En 1904, la mort de son père la plonge dans un désarrois encore plus profond. Son état d’excitation, d’anxiété, de tension fut tel que l’internement devint inévitable. Pire que cela, prise de délire, elle tenta de se défenestrer. Fort heureusement, la fenêtre n’était pas assez haute et la chute ne lui fut pas fatale.
Au cours de cette hospitalisation, elle fut prise en charge par le docteur Savage qui lui prescrit alors une toute nouvelle thérapie : la cure de repos. Au cours de celle-ci, il était rigoureusement interdit au patient de se lever de son lit… pendant 6 à 8 semaines. Comme si cela n’ était déjà suffisamment étouffant, il était aussi interdit de lire ou de faire une quelconque activité, si ce n’est se laver les dents. Même pour manger et se retourner dans son lit, les patients devaient nécessairement demander l’aide d’une infirmière.
Joie.
Virginia se maria avec l’écrivain Leonard Woolf en 1912. Ce n’est qu’un an plus tard qu’elle fut à nouveau victime d’une nouvelle crise maniaco-dépressive, accompagnée cette fois d’hallucinations auditives. Elle tenta à nouveau de se suicider, et n’en réchappa que par la prise en charge rapide des médecins.
Virginia et Leonard Woolf
 
Les années 20 constituèrent l'apogée de sa carrière d'auteure, avec notamment Orlando, Une chambre à soi, et bien entendu Mrs Dalloway, qui figurent parmi les plus grands ouvrages du XXème siècle.
 
Jusqu’à la fin de sa vie, Virginia Woolf alterna entre phases de grande agitation et de profondes et douloureuses dépressions. Si certains médecins ont affirmé le diagnostic de stress post-traumatique –elle ne manquait pas de traumatismes psychiques-, il apparaît clairement qu’elle était atteinte d’un trouble maniaco-dépressif –appelé de nos jours trouble bipolaire.
Le trouble bipolaire se caractérise par une alternance plus ou moins rapide entre un état dit maniaque et des phases de profonde dépression. L’état maniaque correspond à une exaltation de l’humeur du patient. C’est une phase au cours de laquelle son énergie est décuplée, ses pensées accélérées. Il dort et mange peu –sans ressentir ni faim ni fatigue. Cet état maniaque est contrebalancé par de profondes phases de dépression qui correspond aux symptômes en miroir.
Pour objectiver ces différentes phases, le psychiatre peut demander à son patient de tracer un diagramme de son humeur, qui permet d’identifier les 2 grands syndromes du trouble qui rythment la vie des patients.
Diagramme d'humeur.
Une alternance de phases maniaques ("manie") et d'épisode dépressifs sont caractéristiques du trouble bipolaire. Les épisodes stressants constituent un facteur déclenchant majeur des crises. A noter que, contrairement à ce que ce diagramme laisse croire, une phase dépressive ne suit pas nécessairement toute  phase maniaque.
 
On retrouve très bien les symptômes du trouble bipolaire dans le journal intime de Virginia Woolf, par exemple le 31 juillet 1926 :
We came on Tuesday, sank into a chair, could scarcely rise; everything insipid; tasteless, colourless. Enormous desire for rest. Wednesday - only wish to be alone in the open air. Air delicious - avoided speech; could not read. Thought of my own power of writing with veneration, as of something incredible, belonging to someone else; never again to be enjoyed by me. Mind a blank. Slept in my chair. Thursday. No pleasure in life whatsoever.
 
Virginia Woolf est atteinte d’une forme particulière de trouble bipolaire qui ne correspond pas à la forme habituelle. En effet, les épisodes maniaco-dépressifs durent classiquement plusieurs jours alors qu’ils durent à peine plus d’une journée chez l’écrivaine. L’âge de début est aussi plus précoce que la normale -13 ans versus 15-25 ans.
Il faut de plus souligner que les symptômes psychotiques dont elle fut victime –le délire et les hallucinations- ne font pas partie du trouble bipolaire en tant que tel, mais peuvent y être associés. Le trouble bipolaire est un trouble de l’humeur, qui va osciller entre le négatif –la dépression- et le positif –la manie- sans arriver à se fixer dans un juste milieu. Au contraire, les troubles psychotiques sont caractérisés par une perception anormale de la réalité, que ce soit une perception sans objet –une hallucination- ou une interprétation erronée des perceptions –les idées délirantes.
 

Une prédisposition génétique

De nombreuses équipes de recherche à travers le monde étudient le trouble bipolaire, et plusieurs hypothèses sont explorées.
Il apparait certain que le trouble a une forte prédisposition génétique. Ainsi, si le risque d’être bipolaire dans la population générale est de moins de 2%, il grimpe à presque 70% si votre frère jumeau (sœur jumelle) est atteint. Cette vulnérabilité génétique est particulièrement bien illustrée à travers l’histoire de Virginia Woolf : son père était victime de symptômes similaires, son grand père souffrait semble-t-il de dépression, sans oublier son propre demi-frère qui abusa d’elle dans sa jeunesse.
Plusieurs gènes ont été identifiés, et il semble que le trouble bipolaire résulte d’interactions très complexes entre eux. Parmi ces gènes, de nombreux codent des protéines impliquées dans le système des neurotransmetteurs, de petites molécules permettant aux neurones de communiquer entre eux au niveau de connexions appelées synapses. Il semblerait que la sérotonine soit particulièrement impliquée dans le trouble, comme en atteste l’efficacité démontrée des antidépresseurs –qui augmentent la concentration de sérotonine dans le cerveau- sur les patients. De plus, l’administration de certains antihypertenseurs –on parle bien là de pression artérielle-, dont on sait qu’un des effets indésirables est de diminuer la concentration cérébrale de sérotonine, a tendance à aggraver les symptômes dépressifs. D’autres études se focalisent sur la dopamine et la noradrénaline, deux autres neurotransmetteurs qui semblent eux aussi être impliqués.
Synapses
Un ensemble de petites anomalies cérébrales, que les chercheurs peuvent décrire grâce à l’imagerie, semblent en faveur d’un développement anormal du cerveau au cours de l’enfance et de l’adolescence. Il s’agit là d’un champs de recherche en plein essor et très prometteur, qui ne s’attache pas seulement à décrire les anomalies cérébrales de façon ponctuelle, mais aussi de manière dynamique en étudiant les anomalies précoces du cerveau, au cours de son développement dans l’enfance et pendant l’adolescence.
Chez les sujets bipolaires, certaines régions impliquées dans les fonctions cognitives comme le cortex préfrontal sont anormales. Il est par ailleurs très intéressant de noter que le cortex préfrontal est plus fin non seulement chez les sujets bipolaires, mais aussi chez les membres de leur famille proche, même si ceux-ci ne développent aucun symptômes.
L’amygdale, une région du cerveau impliquée dans la reconnaissance des émotions, connaît elle aussi un développement anormal. Alors que sa taille diminue normalement au cours de l’adolescence, plusieurs études ont montré qu’elle a plutôt tendance à augmenter chez les individus bipolaires.
Le cortex préfrontal et l'amygdale sont deux régions cérébrales dont les développement est altéré chez les patients bipolaires.
 
Il faut toutefois noter que les résultats de ces études d’imagerie sont pour le moment contradictoires et qu’il est difficile d’en tirer un consensus scientifique clair. Néanmoins, l’hypothèse d’un trouble du développement cérébral est tout à fait crédible.
Enfin, et comme c’est le cas dans la vie de Virginia Woolf, l’existence de traumatismes psychiques dans l’enfance semble très fortement corrélée avec l’apparition d’un trouble bipolaire dans les années suivantes. C’est particulièrement le cas pour les cas de maltraitance ou d’abus sexuel. Par la suite, n’importe quel évènement stressant peut provoquer une rechute. Il peut s’agir du décès d’un proche, d’un déménagement et même d’un accouchement –qui est une situation particulièrement à risque. Une rechute peut aussi être déclenchée par une prise de drogue ou le manque de sommeil.
C’est pour cela qu’un aspect important du traitement des personnes bipolaire concerne l’aménagement des rythmes de vie, visant à obtenir un cadre de vie structuré pour éviter manque de sommeil ou sources de stress. Par ailleurs, le traitement pharmacologique du trouble bipolaire se base principalement sur le lithium, un ion dit « thymorégulateur » capable de réguler les variations de l’humeur, dans un sens comme dans l’autre.
Le lithium ne commença à être utilisé dans le trouble bipolaire qu’à partir de 1949, et Virginia Woolf n’y eut donc pas accès. Le 28 mars 1941, en pleine phase dépressive, elle remplit les poches de son manteau de lourdes pierres et marcha vers la rivière Ouse, tout près de chez elle. Son corps fut retrouvé 3 semaines plus tard.

Dearest,
I want to tell you that you have given me complete happiness. No one could have done more than you have done. Please believe that. But I know that I shall never get over this: and I am wasting your life. It is this madness. Nothing anyone says can persuade me. You can work, and you will be much better without me. You see I cant write this even, which shows I am right. All I want to say is that until this disease came on we were perfectly happy. It was all due to you. No one could have been so good as you have been, from the very first day till now. Everyone knows that.

Virginia Woolf à son mari, le 28 mars 1941

 

 

SOURCES :
- Hamdani, N., & Gorwood, P. (2006). Les hypothèses étiopathogéniques des troubles bipolaires. L'Encéphale, 32(4), 519-525.
- Koutsantoni, K. (2012). Manic depression in literature: the case of Virginia Woolf. Medical humanities, 38(1), 7-14.
- Boeira, M. V., Berni, G. D. Á., Passos, I. C., Kauer-Sant’Anna, M., & Kapczinski, F. (2017). Virginia Woolf, neuroprogression, and bipolar disorder. Revista Brasileira de Psiquiatria, 39(1), 69-71.

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